Pourquoi consommer ?

On peut intuitivement dégager plusieurs raisons de la définition même de ce qu’est une drogue, par exemple s’en servir pour se soigner ou pour s’amuser. Mais cela ne se résume évidemment pas à cela. Un papier de 2020 écrit par Christian Müller Müller, C. P. (2020). Drug instrumentalization. Behavioural Brain Research, 390, 112672. doi:10.1016/j.bbr.2020.112672 nous propose plusieurs raisons avec une bibliographie conséquente pour appuyer ce qu’il appelle l’instrumentalisation de la drogue.

Il liste ainsi :

  1. Interactions sociales améliorées
  2. Facilitation du comportement sexuel
  3. Amélioration des performances cognitives, lutte contre la fatigue
  4. Facilitation de la récupération, adaptation au stress
  5. Automédication pour les troubles psychiatriques et mentaux
  6. Curiosité sensorielle
  7. Euphorie, hédonisme et défonce
  8. Attractivité et apparence physique améliorées
  9. Facilitation des activités religieuses et spirituelles

Le travail de recherche abattu par ce chercheur est colossal et parfois indigeste, mais il a le mérite d’éclaircir notre vision sur les multiples raisons possibles de la consommation. Cela dit, il me semble assez logique que toutes ces raisons apparaissent puisque, bien loin de l’image du junky que l’on peut encore voir à la télévision et dans les divers media, le consommateur et la consommatrice ont de multiples facettes. En effet, de la personne sans abri qui consomme dans les toilettes publiques son fix d’héroïne, en passant par le lycéen qui inhale du protoxyde d’azote pour rigoler durant la pause méridienne, jusqu’au psychonaute aguerri qui cherche le psychédélique parfait pour ses introspections en pleine nature, nous pourrions dire qu’il y a autant de raisons de consommer qu’il y a de personnes qui consomment et qu’il y a de types de psychotropes.

L’origine des personnes est aussi importante à prendre en compte si l’on veut comprendre l’origine de certaines de ces raisons de consommer. La misère sociale, par exemple, est un terreau fertile Manhica, H., Straatmann, V. S., Lundin, A., Agardh, E., & Danielsson, A. K. (2021). Association between poverty exposure during childhood and adolescence, and drug use disorders and drug‐related crimes later in life. Addiction, 116(7), 1747-1756. https://doi.org/10.1111/add.15336 à la consommation de drogues, tout comme la position sociale favorisée peut l’être dans une moindre mesure Janicijevic, K. M., Kocic, S. S., Radevic, S. R., Jovanovic, M. R., & Radovanovic, S. M. (2017). Socioeconomic factors associated with psychoactive substance abuse by adolescents in Serbia. Frontiers in pharmacology, 8, 366. https://doi.org/10.3389/fphar.2017.00366 pour des raisons d’appartenance de groupe et de pression sociale, d’image sociale, de formes codifiées de récréation, etc. Et le croisement de différentes réalités sociales donne différentes réalités d’usage de la drogue Collins, A. B., Boyd, J., Cooper, H. L., & McNeil, R. (2019). The intersectional risk environment of people who use drugs. Social Science & Medicine, 234, 112384. https://doi.org/10.1016/j.socscimed.2019.112384 .

“L’INPES a publié en 2012 une remarquable enquête sur la drogue au travail qui montre quels sont les secteurs d’activité professionnelle dans lesquels on consomme le plus. Il est intéressant de noter que plus les conditions de travail sont réputées difficiles (construction, pêche…), plus les statuts sont précaires (restauration, spectacles…), plus on consomme de drogues. A l’inverse, plus les conditions de travail sont bonnes (administration…), plus les statuts sont stables (fonction publique, enseignement…) moins on consomme de produits.”

Emmanuel Langlois, sociologue, nous partage dans son ouvrage Le nouveau monde des drogues sept familles d’usage :

  1. Plaisir
  2. Introspection
  3. Souffrance
  4. Performance
  5. Défonce
  6. Fusion
  7. Distinction

Il précise que : 

l’expérience contemporaine des drogues répond à une politique de l’individu qui est, de notre point de vue, rarement une pure échappatoire mais, au contraire, relève de l’ordre de la praxis “aristotélicienne” qui désigne ici l’engagement dans des activités qui donnent forme au sujet. Nombre de représentations ont mis en avant l’idée que la consommation de drogue ne pouvait être interprétée que sous un angle négatif, comme une forme de refus et ou de critique totale qui ne parvient pas à s’exprimer par les canaux légitimes (contestation politique, expression artistique). Cette dimension existe mais ne résume pas l’expérience contemporaine dans laquelle les individus investissent des représentations plus variées.

Bien que tout cela puisse paraître intuitif, il est tout de même important de vérifier plus rigoureusement de telles affirmations. Après tout, peut-être que nos chers politiciens ont raison depuis le début et qu’il n’y a aucune raison de consommer des produits psychoactifs à part une morale défaillante et un mauvais usage du libre-arbitre.

Fort heureusement, des chercheurs ont usé de méthode pour nous faire parvenir des réponses. Des réponses incomplètes et demandant plus d’élaboration, comme toujours en sciences, mais des réponses tout de même supportées par des données statistiques et empiriques.

 

Première étude, développement de la mesure des motivations de la consommation de substances (SUMM) : Un modèle complet à huit facteurs pour la consommation d’alcool et de drogues.

Cette première étude Biolcati, R., & Passini, S. (2019). Development of the Substance Use Motives Measure (SUMM): A comprehensive eight-factor model for alcohol/drugs consumption. Addictive behaviors reports, 10, 100199. https://doi.org/10.1016/j.abrep.2019.10019 que je vous présente, datant de 2019, s’appuie sur une large littérature scientifique Cooper, M. L., Kuntsche, E., Levitt, A., Barber, L. L., & Wolf, S. (2016). Motivational models of substance use: A review of theory and research on motives for using alcohol, marijuana, and tobacco. The Oxford handbook of substance use and substance use disorders, 1, 375-421. DOI: 10.1093/oxfordhb/9780199381678.013.017 afin de partir de ce simple postulat : les différents usages de drogues viennent de besoins différents en fonction du contexte (social) et des personnes (biopsycho-), ce qui nous donne une réalité biopsychosociale propre à chacun et chacune d’entre nous. La mesure développée dans cette étude permet de mettre en avant 8 motivations différentes menant à l’usage de substances psychoactives, chacune de ces motivations étant sous-tendue par différentes raisons plus précises et facile à imaginer :

Amélioration

  • Pour être défoncé : 0.78
  • Parce que c’est marrant : 0.73
  • Parce que c’est excitant : 0.73
  • Parce que ça me fait me sentir bien : 0.64

Social

  • Parce que ça aide à apprécier une fête : 0.79
  • Pour être sociable : 0.72
  • Pour fêter quelque chose : 0.41
  • Parce que c’est la coutume dans certaines occasions : 0.35

Conformité

  • Pour être apprécié : 0.77
  • Avoir une place dans le groupe que j’aime : 0.77
  • Pour pas me sentir rejeté : 0.62
  • Parce que mes amis me pressent pour consommer : 0.50

Adaptation à l’anxiété

  • Réduire l’anxiété : 0.83
  • La drogue m’aide quand je me sens nerveux : 0.82
  • Sentir plus de confiance en soi et être sûr de soi : 0.63
  • Se relaxer : 0.58

Adaptation à la dépression

  • Arrêter de rester coincé sur des pensées : 0.76
  • Éteindre les pensées négatives tournées vers soi : 0.74
  • La drogue m’aide quand je me sens déprimé : 0.71
  • Me remonter le moral quand j’ai une mauvaise humeur : 0.60

Adaptation à l’ennui

  • Passer le temps : 0.77
  • Parce qu’on cherche un truc à faire : 0.76
  • Soulager l’ennui : 0.72
  • Parce qu’il n’y avait rien de mieux à faire : 0.71

Expansion de soi

  • Être plus ouvert aux expériences : 0.72
  • Comprendre les choses différemment : 0.69
  • Cela m’aide à être plus créatif et original : 0.62
  • Mieux me connaître : 0.59

Performance

  • Me donner plus d’énergie : 0.73
  • Améliorer mes performances : 0.59
  • Pour étudier et/ou se concentrer : 0.54
  • Pour le sexe : 0.53

Les valeurs permettent de voir à quel point chaque variable (motivation principale, par exemple la performance) est reliée aux différents facteurs (raisons plus précises). Par exemple il y a une corrélation de 0.78 entre vouloir être défoncé et la recherche de l’amélioration de l’expérience, une corrélation jugée forte.

Ne laissons pas ça comme cela, développons.

Ces recherches sont ancrées dans une perspective motivationnelle, c’est-à-dire que l’usage de drogues est ici étudié sous l’angle de ce qui motive à la consommation. Cela paraît logique, mais c’est tout de même important de préciser ici que l’on parle de motivation, qui peut s’avérer consciente ou non, subie ou non, sans se préoccuper de morale et de politique. C’est donc une approche principalement biopsychosociale, puisque de nombreuses disciplines sont nécessaires pour comprendre la motivation (les processus biologiques, psychologiques et sociaux, tous en interaction permanente).

 

Ainsi notre action guidée vers un but peut être étudiée sous le prisme de la cognition sociale Schunk, D. H., & DiBenedetto, M. K. (2020). Motivation and social cognitive theory. Contemporary educational psychology, 60, 101832. https://doi.org/10.1016/j.cedpsych.2019.101832 , sous celui de la psychobiologie Frank, G. K., DeGuzman, M. C., & Shott, M. E. (2019). Motivation to eat and not to eat–The psycho-biological conflict in anorexia nervosa. Physiology & behavior, 206, 185-190. https://doi.org/10.1016/j.physbeh.2019.04.007 , et nous pouvons décortiquer toutes les approches pour finir par n’utiliser qu’une unique discipline (psychologie, biologie, sociologie, et bien d’autres). L’approche motivationnelle n’est donc pas une approche obscure et bancale, c’est une façon pertinente d’étudier l’usage de psychotropes et qui s’appuie sur des sciences diverses mais complémentaires.

Que nous dit donc cette étude ?

Il est important de mettre en avant le fait qu’ici seuls les résultats liés à l’alcool sont vraiment exploitables, et dans une moindre mesure ceux du cannabis (pour des raisons liées aux habitudes de consommation de l’échantillon des personnes interrogées). On ne peut donc absolument pas extrapoler ces résultats à toutes les drogues, mais l’intérêt ici est d’avoir un modèle regroupant les raisons de consommer, d’avoir un questionnaire pour interroger les personnes, et donc d’avoir un moyen rapide, efficace et fiable de définir les raisons d’un individu ou d’un groupe d’individu de consommer une drogue en particulier ou les drogues en général.

 

Tout d’abord, les résultats confirment l’adéquation de la mesure d’un point de vue statistique, tant lorsque les items se réfèrent à l’alcool qu’à la consommation de haschich/marijuana.

Deuxièmement, l’utilisation d’une mesure unique couvrant plusieurs substances nous a permis de comparer les motifs de consommation, remplissant ainsi l’un des objectifs de l’échelle. Dans la présente recherche, cette comparaison n’a été faite qu’entre l’alcool et le haschisch/marijuana, car toutes les autres substances n’étaient pas fréquemment consommées.

 

Il est aussi intéressant de s’intéresser aux traits de personnalité associés aux différentes raisons de l’usage de drogue. Les chercheurs ont pour cela utilisé l’échelle de profil de risque d’usage de substances (SURPS) et l’inventaire des Big Five (BFI-10). Les quatre dimensions de la personnalité formant le SURPS (c’est-à-dire le désespoir, la sensibilité à l’anxiété, l’impulsivité et la recherche de sensations) étaient en effet différemment liées aux propriétés de renforcement positif et/ou négatif de diverses substances et, à leur tour, à différents types de leur consommation. Le BFI, quant à lui, mesure les différences individuelles au sein des cinq principaux traits de personnalité (extraversion, ouverture, agréabilité, conscience et ouverture) et constitue l’un des modèles les plus utilisés en matière de personnalité.

Je vous invite à aller lire la discussion de ce papier pour en savoir plus sur la corrélation entre les habitudes d’usage et les traits de personnalité. Nous pouvons passer à l’étude suivante.

Deuxième étude, des drogues différentes s’accompagnent de motivations différentes : Examen des motifs de consommation de substances chez les personnes qui consomment plusieurs substances dans le cadre d’un traitement d’entretien à la méthadone (MMT).

Selon la théorie de la motivation Cox, W. M., & Klinger, E. (1988). A motivational model of alcohol use. Journal of abnormal psychology, 97(2), 168. https://doi.org/10.1037/0021-843X.97.2.168 , les comportements de consommation de substances sont motivés par des états de besoin et des dispositions psychologiquement distincts, que l’on peut nommer motifs de consommation de substances. Ces motifs sont considérés comme la dernière voie commune vers l’usage simple et l’abus de substances, par laquelle la personnalité ou d’autres variables de risque moins proximales exercent leurs effets. La théorie de la motivation a conduit à l’élaboration du modèle bien connu des motifs de consommation d’alcool à quatre facteurs Cooper, M. L., Kuntsche, E., Levitt, A., Barber, L. L., & Wolf, S. (2016). Motivational models of substance use: A review of theory and research on motives for using alcohol, marijuana, and tobacco. The Oxford handbook of substance use and substance use disorders, 1, 375-421. DOI: 10.1093/oxfordhb/9780199381678.013.017 , qui différencie les motifs de consommation d’alcool en fonction de deux dimensions :
  1. les objectifs d’approche par rapport aux objectifs d’évitement (par exemple, la recherche d’incitations agréables par rapport à l’évitement d’états négatifs)
  2. la question de savoir si la source du motif se trouve dans le soi ou dans l’environnement social

 

Le croisement de ces deux dimensions conduit à quatre catégories de motifs : les motifs d’approche internes (c’est-à-dire les motifs d’amélioration), les motifs d’évitement internes (c’est-à-dire les motifs d’adaptation), les motifs d’approche externes (c’est-à-dire les motifs sociaux) et les motifs d’évitement externes (c’est-à-dire les motifs de conformité).

Ces quatre motifs ont été largement étudiés en relation avec l’alcool et ont été associés à un certain nombre d’antécédents et de conséquences distincts mais cette deuxième étude Mahu, I. T., Barrett, S. P., Conrod, P. J., Bartel, S. J., & Stewart, S. H. (2021). Different drugs come with different motives: Examining motives for substance use among people who engage in polysubstance use undergoing methadone maintenance therapy (MMT). Drug and alcohol dependence, 229, 109133. https://doi.org/10.1016/j.drugalcdep.2021.109133 cherche à dépasser toutes les précédentes en ne se limitant pas à la consommation d’alcool et en ayant une approche statistique quelque peu différente. Cette approche est nécessaire étant donné la complexité du croisement de nombreuses données, à savoir les multiples raisons pouvant co-exister ainsi que les multiples substances pouvant être consommées en même temps (ou du moins les multiples substances pouvant être consommées en général, leurs effets se superposant ou non dans le temps). Il existe donc une multitude de combinaisons de facteurs et de variables à prendre en compte.

Étant donné que les catégories de drogues/médicaments incluses dans l’étude ont des effets pharmacologiques et des expériences phénoménologiques variables, les chercheurs s’attendaient à ce que l’adhésion à la motivation pour consommer diffère significativement entre certaines catégories de médicaments, comme l’indiquent les sept motivations retenues, à savoir : amélioration (de l’expérience) ; social ; expansion (de soi) ; adaptation à l’anxiété ; adaptation à la dépression ; conformisme ; (lutter contre) sevrage. Les résultats de l’étude sont montrés sous la forme du graphique ci-dessous.

drogues
Différence entre les raisons principales de consommation pour chaque drogue/classe de drogue. Contrer l’anxiété est la première raison pour le tabac, l’alcool, le cannabis et les tranquilisants (benzodiazépines particulièrement). L’amélioration de l’expérience est la première raison pour les stimulants, tandis que contrer le sevrage était la première raison pour les opioïdes. Mahu, I. T., Barrett, S. P., Conrod, P. J., Bartel, S. J., & Stewart, S. H. (2021). Different drugs come with different motives: Examining motives for substance use among people who engage in polysubstance use undergoing methadone maintenance therapy (MMT). Drug and alcohol dependence, 229, 109133.

Les participants ont cité des motifs d’amélioration pour le cannabis, les stimulants et les opioïdes plus que pour le tabac et les tranquillisants. Dans l’ensemble, les motifs d’amélioration ont été considérés comme l’une des trois principales catégories de motifs pour toutes les drogues, à l’exception du tabac, où ils se classent en quatrième position. Les stimulants occupent la première place en termes d’importance.

Les motivations sociales ont été approuvées de manière similaire pour la plupart des drogues étudiées, ce qui montre peu de signes de spécificité à l’égard de l’alcool et du cannabis. Les motivations sociales ont été plus fortement approuvées pour le cannabis que pour les tranquillisants et le tabac. Par rapport à tous les autres motifs, les motifs sociaux se situent généralement au milieu en termes d’approbation relative pour toutes les catégories de drogues.

Les motifs d’expansion de soi sont plus fréquemment cités pour le cannabis que pour le tabac, l’alcool et les tranquillisants, pour les stimulants que pour l’alcool, le tabac et les tranquillisants, et pour les opioïdes que pour le tabac et les tranquillisants. Toutefois, par rapport à tous les autres motifs, les motifs d’expansion sont le plus souvent classés en fin de liste, en troisième position seulement avec les stimulants.

Toutes les classes de médicaments ont été utilisées plus fréquemment que les stimulants pour faire face à l’anxiété. En outre, les participants ont déclaré utiliser des tranquillisants pour faire face à l’anxiété plus fréquemment que l’alcool, le cannabis, les stimulants et les opioïdes. Ce motif a également été plus souvent mentionné pour les tranquillisants que pour le tabac. Comparés à d’autres motifs, les motifs d’adaptation à l’anxiété ont été très bien classés pour presque toutes les drogues, se retrouvant en première position pour le tabac, l’alcool, le cannabis et les tranquillisants.

Bien que largement similaires à la gestion de l’anxiété, les motifs de gestion de la dépression ont montré une certaine spécificité, le tabac et les tranquillisants étant moins souvent cités pour la gestion de la dépression que pour celle de l’anxiété. Les opioïdes et le cannabis ont été les plus fortement cités pour faire face à la dépression, par rapport au tabac et aux stimulants. Les tranquillisants ont été plus souvent approuvés pour ce motif que les stimulants.

Les motifs de conformité ont rarement été approuvés pour toutes les substances et n’ont pas montré de différences entre les drogues.

Par rapport à toutes les autres substances, c’est pour les opioïdes que la gestion du sevrage a été le plus fortement approuvée. La gestion du sevrage est également plus souvent approuvée pour le cannabis, le tabac et les tranquillisants que pour l’alcool et les stimulants.

Que conclure de ces études ?

Il est essentiel de garder en tête, au vu des résultats de la deuxième étude, que l’échantillon de personnes est concerné par un traitement de méthadone et par une situation socio-professionnelle particulière. De la même manière, la première étude avait un échantillon de plus de 300 italiens, avec plus de 60% de femmes, questionnées en ligne. Ces résultats ne disent donc rien des raisons dans la population générale de consommer une drogue en particulier. Ce que mettent en avant ces deux études, c’est l’intérêt d’avoir un moyen fiable et utile dans la compréhension des motivations de tout un chacun pour consommer, et que ces données peuvent servir dans de nombreux contextes. Ces chercheurs développent des moyens pour questionner les personnes et en tirer des résultats statistiques, mais comme toujours, chaque résultat doit être interprété consciencieusement et ne doit pas être extrapolé n’importe comment.

La seule chose que l’on peut affirmer dans la population générale des consommateurs et des consommatrices, c’est qu’il y a bel et bien des raisons de consommer, elles sont multiples et parfois coexistent. Nous entrons là dans un combat sémantique (et en fait surtout rhétorique) puisque beaucoup entendront là qu’avoir une raison, c’est avoir une bonne raison (comme dire de quelque chose qui est “naturel” que c’est forcément bon… et bien non). Bien qu’il ne devrait pas être question de morale ici, il serait vain de faire comme si celle-ci n’avait aucune importance dans la sphère publique, et donc sur Internet.

Pour beaucoup de militants anti-drogues, il n’y a que des bonnes raisons de ne pas consommer.

“Les raisons que trouvent les utilisateurs à consommer ne sont pas des raisons objectives de consommer, c’est pourtant simple comme bonjour.”

Un grand sacheur sachant sacher de r/France

Dire qu’une drogue peut soulager des douleurs, de l’anxiété, ou simplement procurer du plaisir et une manière de profiter d’un bon moment, c’est souvent risqué de le présenter autrement que de manière négative. Il faut donc préciser tous les méfaits possibles et l’addiction qui nous pend au nez lorsqu’on se met à consommer pour avoir le regard approbateur du public, et gare à celui qui voudrait insister sur tous les bienfaits possibles. De plus, la norme aujourd’hui est toujours à la surenchère des dégâts supposés des drogues. J’en ai fais l’expérience, le fait de donner les chiffres officiels du gouvernement ne satisfait pas les plus virulents, alors même qu’avec un personnage comme Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur on ne puisse accuser le gouvernement de laxisme et de sous-estimer les chiffres liés aux drogues.

Bref, le débat est encore difficile à animer puisqu’un seul côté a un droit de parole et se gargarise d’avoir la position la plus morale, “objective” et informée… Plus sérieusement, comme le montre le thread Reddit que j’ai partagé, il y a un énorme manque de rigueur du côté des fanatiques anti-drogues (et, disons le, de fervents pro-drogues). Rien n’est sourcé, les propos sont le plus souvent agressifs et moralisateurs, et la question “pourquoi avez-vous besoin de ça ? c’est ça la vraie question !” revient souvent. Consommer est pour beaucoup un problème en soit, que l’on écoute une personne lambda prise au hasard dans la rue ou qu’on demande à un médecin, et aucune raison ne pourra jamais justifier à leurs yeux un tel acte. Pour beaucoup, consommer équivaut à être addict, point à la ligne.

D'autres raisons de consommer ?

On peut sans doute critiquer beaucoup de choses sur les différentes méthodologies cherchant à comprendre la consommation des personnes, et une de ces choses pourrait être la question posée et la manière avec laquelle elle est posée. Cependant, ce que nous montrera la différence de réponse en fonction de la question, c’est surtout que l’on peut trouver énormément de raisons différentes pour consommer (et pour ne pas consommer).

Par exemple, dans un papier de 2018 Soussan, C., Andersson, M., & Kjellgren, A. (2018). The diverse reasons for using Novel Psychoactive Substances-A qualitative study of the users’ own perspectives. International Journal of Drug Policy, 52, 71-78. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2017.11.003 , 613 personnes consommant des nouveaux produits de synthèse (NPS ; c’est-à-dire des drogues créées récemment pour remplacer temporairement les drogues classiques) ont été interrogées via Internet. Les résultats sont intéressants :

“L’analyse a montré que les participants consommaient des NPS parce que ces composés auraient :

1) permis une consommation de drogue plus sûre et plus pratique,

2) satisfait la curiosité et l’intérêt pour les effets,

3) facilité une aventure nouvelle et excitante,

4) favorisé l’exploration de soi et le développement personnel,

5) servi d’agents d’adaptation,

6) amélioré les capacités et les performances,

7) favorisé le lien social et l’appartenance,

8) agi comme un moyen de récréation et de plaisir.”

Soussan, C., Andersson, M., & Kjellgren, A. (2018). The diverse reasons for using Novel Psychoactive Substances-A qualitative study of the users’ own perspectives. International Journal of Drug Policy, 52, 71-78.

Les motivations ici pourraient largement être placées dans les mesures précédentes, et il y a aussi une influence environnementale venant de la façon de se procurer une drogue, mis en exergue par la première raison “une consommation de drogue plus sûre et plus pratique”, c’est-à-dire probablement éviter d’aller acheter à n’importe qui dans la rue et plutôt passer par internet où les risques pour soi sont plus légers d’un point de vue achat/vente, risque d’être interpellé, ou même par rapport à l’adultération des produits.

Ce qui est particulièrement intéressant en science, c’est qu’il est possible d’affiner toujours plus ces questions et de creuser toujours plus loin dans la recherche. Par exemple, nous pourrions vouloir savoir plus en détail pourquoi les personnes veulent étendre leur perception du monde, ou pourquoi quelqu’un souhaite spécifiquement consommer des psychédéliques sérotoninergiques Basedow, L. A., & Kuitunen‐Paul, S. (2022). Motives for the use of serotonergic psychedelics: A systematic review. Drug and Alcohol Review, 41(6), 1391-1403. https://doi.org/10.1111/dar.13480 , et il suffit à une équipe de chercheurs de se lancer dans l’aventure.

“Étant donné que les substances ont des effets pharmacologiques différents et suscitent des expériences subjectives différentes, les motifs de consommation peuvent varier selon les types de substances. Les premières études sur la consommation d’alcool ont établi un modèle à quatre facteurs de la motivation générale de la consommation de drogues, comprenant des motifs sociaux, de conformité, d’adaptation et d’amélioration. Le facteur social est lié au désir d’avoir un comportement social plus réussi ou plus amusant, tandis que le motif de conformité reflète le besoin d’être accepté et de céder à la pression extérieure. La consommation de substances pour des raisons d’adaptation reflète le désir de réduire les états négatifs et l’amélioration peut être généralement décrite comme un désir de rendre les états existants plus amusants ou intéressants. Ce modèle à quatre facteurs a été complété par un cinquième facteur appelé “motifs d’expansion”, basé sur des recherches menées auprès de consommateurs de cannabis. Ce motif d’expansion reflète le désir d’acquérir une (auto)connaissance ou d’altérer de manière aiguë la perception sensorielle.

Comme on pouvait s’y attendre, la recherche montre que les motifs les plus fréquemment cités diffèrent d’une substance à l’autre. Bien qu’il existe un certain chevauchement, la consommation d’alcool est généralement motivée par des raisons sociales, la consommation de cannabis est le plus souvent liée à un motif d’amélioration et la consommation de tabac à un motif d’adaptation. Chez les consommateurs récréatifs de méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA), le motif le plus important est l’amélioration, bien que l’adaptation et l’expansion soient également fréquemment mentionnées. De même, la consommation de méthamphétamine est également liée à des motifs d’adaptation et d’amélioration. D’autre part, les opioïdes et les benzodiazépines sont très fortement axés sur les motifs d’adaptation et les cathinones synthétiques sont le plus souvent utilisées pour des raisons d’amélioration.”

Basedow, L. A., & Kuitunen‐Paul, S. (2022). Motives for the use of serotonergic psychedelics: A systematic review. Drug and Alcohol Review, 41(6), 1391-1403.

Il est même possible d’aller plus loin et d’étudier les raisons de certains mélanges Boileau-Falardeau, M., Contreras, G., Garipy, G., & Laprise, C. (2022). Patterns and motivations of polysubstance use: A rapid review of the qualitative evidence. Health promotion and chronic disease prevention in Canada: research, policy and practice, 42(2), 47. doi: 10.24095/hpcdp.42.2.01 , comme MDMA + LSD ou encore alcool + benzodiazépines.

“Le choix des substances utilisées en combinaison dépend également du contexte dans lequel elles sont utilisées pour remplir des fonctions spécifiques. Par exemple, les études portant sur les personnes qui fréquentent les fêtes et les bars ont tendance à faire état de combinaisons de “drogues de club”, notamment l’ecstasy/MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine), les amphétamines, la kétamine, la cocaïne, le GHB, les psychédéliques, le cannabis et l’alcool. Les drogues de club sont utilisées pour accroître les sentiments d’euphorie, de désirabilité, de perception de soi et de sociabilité. Dans d’autres cas, les combinaisons de substances peuvent impliquer des substances non psychoactives utilisées pour améliorer l’expérience globale. Par exemple, un bêta-bloquant peut être utilisé pour compenser la tachycardie ou l’oméprazole pour éviter les douleurs d’estomac lors de l’utilisation de stimulants. Les études portant sur les personnes attirées par le même sexe décrivent souvent l’utilisation de larges combinaisons de drogues de club, de médicaments contre les troubles de l’érection et de nitrite d’alkyle (ou “poppers”) pour la recherche de sensations, l’amélioration de l’expérience sexuelle et l’intégration. Des études ont également examiné l’utilisation de stimulants sur ordonnance pour améliorer les performances cognitives et de drogues sur ordonnance, y compris des benzodiazépines et des opioïdes, pour soulager la détresse chez les étudiants des collèges et des universités.”

Boileau-Falardeau, M., Contreras, G., Garipy, G., & Laprise, C. (2022). Patterns and motivations of polysubstance use: A rapid review of the qualitative evidence. Health promotion and chronic disease prevention in Canada: research, policy and practice, 42(2), 47.

Conclusion.

Le doute n’est plus permis quant au fait que les personnes ont leurs raisons de consommer, du travailleur au bord du burn-out qui a besoin de son verre le soir, en passant par l’étudiant qui prend des stimulants pour éviter de s’écrouler en plein partiel, jusqu’aux personnes qui consomment tout et n’importe quoi pourvu qu’ils soient admis dans le groupe. Mais tout ça, ce sont de mauvaises raisons, me direz-vous. 

Seulement, il n’y a pas que ces contextes où la consommation peut avoir lieu. Que pourrions-nous penser de négatif d’un couple qui prend un empathogène pour pouvoir discuter sans filtre et avancer dans un projet commun ? Que pourrions-nous condamner chez quelqu’un qui prend un psychédélique afin de se sentir plus en phase avec la nature ? Et enfin, quoi penser des gens qui cherchent simplement à passer un bon moment ? Font-ils quelque chose de fondamentalement mal ? 

Avant de juger ce que fait autrui, plus encore avant de juger une personne pour ce qu’elle est, questionnons le bien-fondé de notre propre morale et la possibilité de son évolution.

“Il n’y a pas de phénomènes moraux du tout, mais seulement une interprétation morale de phénomènes…”

Nietzsche, F. (2012). Par-delà le bien et le mal. Le livre de Poche.

Bibliographie

Müller, C. P. (2020). Drug instrumentalization. Behavioural Brain Research, 390, 112672. doi:10.1016/j.bbr.2020.112672

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