Dossier — Esprit critique

« Un gramme, ça pèse lourd sur la société » : quand le soin devient une dette

Le prix de la prohibition — 3/6

Les deux premiers volets de cette série ont démonté un chiffre et un raisonnement. Ici, on s'intéresse au slogan : « Un gramme, ça pèse lourd sur la société. » Pas sur votre santé, pas sur votre vie : sur la société. Ça change tout, parce qu'on passe du terrain médical au terrain comptable. Mais bon, puisqu'on est sur celui-ci, on peut faire le calcul jusqu'au bout et voir ce que pèsent vraiment les 6 500 prises en charge de la campagne dans un système hospitalier qui enregistre 21,3 millions de passages aux urgences par an.

Affiche « Un gramme, ça pèse lourd sur la société » de la campagne « On paie tous le prix de la drogue »
Volet « coût collectif » de la campagne interministérielle lancée le 19 juin 2026.

L'individu qui « pèse lourd sur la société »

Le Service d'information du Gouvernement décrit sa campagne comme une série de visuels sobres, inspirés de faits réels, accompagnés de slogans destinés à être percutants.

« Un gramme, ça pèse lourd sur la société. »

Si l'idée était de parler de santé, il aurait fallu pouvoir lire « Un gramme, ça pèse lourd sur votre santé. » ou encore « Un gramme, ça pèse lourd sur votre vie. » Ca reste pas très élaboré, mais au moins on s'intéresse à l'individu concerné. Les deux variantes sont déjà un peu plus défendables, sourçables, et sensiblement plus utiles à quelqu'un qui consomme. Aucune des deux n'a été retenue, évidemment.

Le mot choisi déplace le sujet de la phrase. Une campagne de santé publique s'adresse à une personne et lui parle de ce qui peut lui arriver — un malaise, une dépendance, un accident cardiaque. Cette affiche-là s'adresse à une personne et lui parle de ce qu'elle coûte aux autres. On quitte la médecine, on entre dans la comptabilité.

Cadrage sanitaire et cadrage comptable : deux affiches, deux interlocuteurs, deux conséquences politiques Un même produit, deux affiches possibles Cadrage sanitaire « …ça pèse lourd sur votre santé. » Interlocuteur : la personne concernée Suite logique : information, soin, RdR Vérifiable : oui, par les données cliniques Cadrage comptable (celui retenu) « …ça pèse lourd sur la société. » Interlocuteur : le contribuable Suite logique : imputation d'un coût Vérifiable : oui — mais très mal fait ici
Fig. 1 — Le changement de complément d'objet change l'interlocuteur de l'affiche, et donc la politique qu'elle prépare. Source : analyse du slogan publié par le Service d'information du Gouvernement.

Pour les fonctionnaires qui ont commandé ce visuel, « société » ne renvoie pas à la république sociale et indivisible du premier article de la Constitution. Il renvoie à une ligne de dépense. Et une ligne de dépense, ça se réduit.

Ce n'est plus le système qui agit sur l'individu, mais l'inverse

La littérature sur les usages problématiques décrit depuis des décennies des trajectoires où la précarité, l'isolement, les violences subies, les troubles psychiatriques non pris en charge et le logement instable pèsent sur les personnes qui consomment. L'affiche renverse le sens de la flèche : ce n'est plus le système qui pèse sur l'individu, c'est l'individu qui pèse sur le système.

Ce renversement n'est pas une erreur d'écriture. Il a une utilité politique précise, et elle apparaît dès qu'on regarde ce qui s'est passé un mois après le lancement de la campagne. Mais avant d'y venir, il y a une vérification à faire, parce que l'affiche avance une affirmation quantitative et qu'une telle affirmation se teste.

Ce que pèsent réellement 6 500 prises en charge

La campagne met en avant pour la cocaïne que plus de 6 500 prises en charge médicalesService d'information du Gouvernement. (2026).
« On paie tous le prix de la drogue » : lancement d'une campagne inédite contre le narcotrafic.
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ont eu lieu en 2025. Nous montrerons dans le quatrième volet que ce chiffre n'est pas retrouvable dans la source que la page gouvernementale met elle-même en lien, et que l'expression « prise en charge médicale » peut désigner un passage aux urgences, une hospitalisation, une consultation en CSAPA ou une file active. On ne va pas le valider ici.

Mais faisons l'expérience de pensée, et prenons le pour argent comptant. Admettons le chiffre du Gouvernement, dans sa version la plus large, et regardons ce qu'il pèse dans l'activité hospitalière française. La Drees en donne la mesure : 21,3 millions de passages aux urgences en 2024Drees. (2025).
La dégradation des comptes financiers des hôpitaux publics se poursuit en 2024.
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, après 20,8 millions en 2023Drees. (2025).
Les établissements de santé en 2023 — Édition 2025.
Lire le panorama
.

Comparaison à l'échelle des 6 500 prises en charge annoncées par la campagne et des 21,3 millions de passages aux urgences enregistrés en 2024 Les deux grandeurs, dessinées à la même échelle Passages aux urgences en France, 2024 21 300 000 6 500 Le trait accentué à gauche mesure 2 pixels : il devrait en mesurer 0,2. À l'échelle exacte de ce graphique, la part de la campagne serait invisible. Soit environ 3 prises en charge pour 10 000 passages aux urgences (0,03 %).
Fig. 2 — Le trait de gauche est volontairement dessiné dix fois trop large : à l'échelle réelle, il ferait un cinquième de pixel. Sources : Service d'information du Gouvernement (6 500 prises en charge annoncées) ; Drees (21,3 millions de passages aux urgences en 2024).

Trois prises en charge pour dix mille passages. On peut discuter du dénominateur, objecter que les urgences ne recouvrent pas toute l'activité hospitalière, rappeler que les deux indicateurs ne comptent pas la même unité. Toutes ces objections vont dans le même sens : elles rendent la comparaison encore plus défavorable à l'affiche.

Ce qu'on montre ici. Diviser 6 500 par le nombre de personnes qui consomment pour en tirer « votre risque individuel est de X % » serait une faute de méthode. Ce n'est pas l'opération menée ici. La campagne affirme une charge collective ; on rapporte donc son propre chiffre à l'activité collective qu'elle prétend alourdir. C'est exactement le terrain qu'elle a choisi.

Pour l'ordre de grandeur de la population concernée, les données publiques citées par le Gouvernement lui-même donnent 3,7 millions de personnes ayant expérimenté la cocaïne et 1,1 million d'usagers dans l'annéeGouvernement français. (2026), d'après l'OFDT.
Narcotrafic : une consommation en hausse, un trafic toujours plus visible.
Lire la source
, c'est-à-dire ayant consommé au moins une fois sur les douze derniers mois. Attention à ne pas transformer ce dernier chiffre en « un million de consommateurs réguliers » : l'OFDT compte ici l'usage dans l'année, pas l'usage régulier. Confondre les deux, c'est répéter exactement l'erreur d'unité que nous reprochons à la campagne.

Un mois plus tard, le même raisonnement change de cible

La campagne est lancée le 19 juin 2026. Le 23 juillet, le Premier ministre Sébastien Lecornu reçoit à Matignon les représentants de France Assos Santé et leur annonce que les patients les plus consommateurs de soins vont supporter une hausse de leur reste à charge dès cette année. L'objectif chiffré : environ 750 millions d'euros d'économies pour la Sécurité sociale en 2026Libération. (2026).
Déficit de la Sécu : Sébastien Lecornu met les plus malades à contribution.
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. Les personnes visées sont celles qui vivent avec un diabète, une insuffisance cardiaque, une tumeur maligne — celles pour qui le plafond annuel de franchise est de toute façon atteint chaque année.

Je ne prétends pas que la campagne et cette annonce ont été coordonnées. Ce serait invérifiable, et ce n'est pas nécessaire. Ce qui se voit sans rien supposer, c'est que le même raisonnement circule : la dépense de santé d'une catégorie de personnes est présentée comme un poids que ces personnes doivent assumer. En juin, la catégorie s'appelle « les consommateurs ». En juillet, elle s'appelle « les malades chroniques ». La prochaine étape sera peut-être de durcir l'obtention d'une ALD de la même manière qu'on durcit l'accès aux arrêts maladies, que le gouvernement cherche à augmenter toujours plus les jours de carences, etc... Est-ce qu'on a vraiment besoin de plus de preuves du désintérêt total du gouvernement pour la santé publique ?

Alors si vous vous demandez ce que les responsables politiques actuels pensent de la santé des personnes qui consomment des drogues, je pense qu'on peut affirmer sans risque qu'on est tout en bas de l'échelle, qu'on restera criminalisés, et que les temps à venir seront moins favorables que ceux d'hier.

Jusqu'où va l'argument du coût ?

Admettons pour un instant l'objection la plus solide qu'on puisse faire à ce qui précède : « ces 6 500 prises en charge auraient pu être évitées si ces personnes n'avaient pas consommé. » C'est vrai pour une partie d'entre elles. Et alors ?

Parce que si le coût évitable devient un critère d'accès au soin, il n'y a aucune raison de s'arrêter à la cocaïne. Est-ce qu'on facture aussi son cancer bronchique à quelqu'un qui a fumé quarante ans ? Est-ce qu'on demande à une personne admise en centre spécialisé de l'obésité de justifier son alimentation des vingt dernières années ? Est-ce qu'on explique à quelqu'un en dépression sévère, sous traitement et en suivi psychiatrique, que sa prise en charge coûte cher à la collectivité et qu'il n'avait qu'à se lever le matin ? Est-ce qu'on fait payer à quelqu'un qui a eu un accident de la route parce qu'il roulait trop vite ? Est-ce qu'on fait payer à quelqu'un qui a eu un accident de ski parce qu'il n'avait pas de casque ? Je peux continuer toute la journée, mais je pense que vous avez compris la stupidité du raisonnement, et qu'on court droit vers une société horrible à vivre si on se met réellement à penser collectivement comme ça.

Évidemment que non. Et personne ne le formule ainsi à voix haute, parce que formulé ainsi, ça ne passe pas. Ce qui passe, en revanche, c'est de l'appliquer d'abord au groupe le moins défendable socialement, puis d'élargir. Les usagers de drogues sont ce groupe-là depuis cinquante ans, c'est même leur fonction principale dans le débat public français.

Ce que le soin sans condition n'empêche pas

Soigner tout le monde sans hiérarchiser les patients selon le motif de leur venue n'interdit rien de ce qui suit : informer sur les risques, financer la prévention, développer l'analyse de produits, former les soignants, réduire les dommages. Ces politiques fonctionnent d'autant mieux que les personnes concernées n'ont pas à passer un examen moral avant d'être prises en charge.

Ce qui pèse : la peur d'appeler les secours

Il existe un poids réel, et parfaitement mesurable, qui ne figure sur aucune affiche : celui d'un cadre légal qui pousse les gens à ne pas composer le 15 ou le 18 quand quelqu'un fait une surdose à côté d'eux.

Une revue de portée publiée en 2024 dans International Journal of Drug PolicyByles, H., et al. (2024).
Barriers to calling emergency services amongst people who use substances in the event of overdose: A scoping review.
Voir l'article
a rassemblé 48 études sur les obstacles à l'appel des secours lors d'une overdose. L'obstacle qui ressort en premier n'est ni la méconnaissance des symptômes ni l'absence de téléphone : c'est la crainte que la police accompagne les secours, suivie de la peur des conséquences judiciaires — arrestation, incarcération, expulsion du logement.

Ce mécanisme psychologique ne dépend pas du pays : quand une conduite est pénalement réprimée, appeler à l'aide revient à se dénoncer. Ce coût-là ne se compte pas en euros de dépenses hospitalières. Il se compte en minutes perdues avant l'arrivée des secours.

L'affiche qu'on aurait pu faire

Comme dans les trois volets précédents, on termine par l'exercice qui rend la critique vérifiable : écrire la version honnête et regarder si elle tient debout.

La formulation rigoureuse

✕  Ce que dit l'affiche

« Un gramme, ça pèse lourd sur la société. »

✓  Ce que permettent les données

« La cocaïne expose à des complications cardiovasculaires et psychiatriques qui peuvent être graves. Si ça arrive à quelqu'un près de vous, appelez le 15 : la prise en charge est gratuite, et personne ne vous demandera de comptes. »

Cette version informe sur un risque réel, donne une conduite à tenir et lève un obstacle documenté à l'appel des secours. Elle coûte le même prix à imprimer.

Bref. Ce troisième article critique de la campagne antidrogue ne reproche pas d'avoir menti sur un chiffre. Il lui reproche d'avoir choisi le registre comptable pour parler de santé, et d'avoir présenté 6 500 prises en charge comme un fardeau collectif dans un pays qui enregistre 21,3 millions de passages aux urgences. Ce qui mobilise réellement des ressources, coupe les budgets de prévention et retarde les secours, c'est la prohibition. Et si on arrêtait d'en payer le prix ?

Bibliographie

Sources et références

  • Service d'information du Gouvernement. (2026). « On paie tous le prix de la drogue » : lancement d'une campagne inédite contre le narcotrafic. 19 juin 2026, mise à jour le 13 juillet 2026.
    Lire la page et les chiffres cités par la campagne
  • Drees. (2025). La dégradation des comptes financiers des hôpitaux publics se poursuit en 2024 — Premiers résultats sur les établissements de santé en 2024. Études et Résultats, 24 juillet 2025.
    Lire la publication
  • Drees. (2025). Les établissements de santé en 2023 — Édition 2025. Panoramas de la Drees, 22 mai 2025.
    Notice et ouvrage
  • OFDT. (2025). Drogues et addictions, chiffres clés 2025. 10e édition, 15 janvier 2025.
    Notice OFDT · PDF
  • Gouvernement français. (2026). Narcotrafic : une consommation en hausse, un trafic toujours plus visible. info.gouv.fr.
    Lire la page
  • Libération. (2026). Déficit de la Sécu : Sébastien Lecornu met les plus malades à contribution. 23 juillet 2026.
    Lire l'article
  • Byles, H., Sedaghat, N., Rider, N., Rioux, W., Loverock, A., Seo, B., Dhanoa, A., Orr, T., Dunnewold, N., Tjosvold, L., & Ghosh, S. M. (2024). Barriers to calling emergency services amongst people who use substances in the event of overdose: A scoping review. International Journal of Drug Policy, 132, 104559.
    DOI: 10.1016/j.drugpo.2024.104559