Nitrites d'alkyle
Les nitrites d'alkyle sont des composés chimiques inhalés, connus sous le nom de poppers. Ils agissent comme des dépresseurs du système nerveux central, provoquant une relaxation musculaire et une sensation de chaleur intense.
Les effets
Les dosages
Dosages indicatifs
Classification par puissance
| Peu potents | Moyennement potents | Très potents |
|---|---|---|
| Nitrite d'amyl Nitrite de cyclohexyle Nitrite d'héxyle |
Nitrite d'isobutyle Nitrite de butyle |
Nitrite de méthyle Nitrite d'éthyle Nitrite d'isopropyle |
Classification indicative — la puissance dépend de la structure chimique et de la pureté.
La pharmacologie
Le terme poppers ne désigne pas une molécule unique mais une famille de nitrites d'alkyle volatils (nitrite d'amyle, de pentyle, d'isopropyle, d'isobutyle…). Tous partagent le même squelette chimique — une chaîne carbonée reliée à un groupe nitrite (–O–N=O) — et la même action centrale : la libération d'oxyde nitrique (NO), un puissant vasodilatateur. La différence entre les molécules tient surtout à leur volatilité et à leur puissance ressentie.
Particularité notable : contrairement à la plupart des drogues présentées sur ce site, les poppers n'agissent pas en se fixant sur un récepteur de neurotransmetteur. Leur effet est avant tout périphérique (sur les vaisseaux et les muscles lisses). La part exacte de leur action sur le système nerveux central reste, à ce jour, une zone griseTrès peu d'études se sont penchées sur les effets centraux directs des nitrites d'alkyle. L'euphorie pourrait résulter principalement de la vasodilatation cérébrale plutôt que d'une action directe sur les neurones..
Profil pharmacologique
Nitrite d'isopropyle · CID 24847 · composé dominant des poppers européens
Mode d'action Libération d'oxyde nitrique (NO) → relaxation des muscles lisses → vasodilatation.
Mécanisme d'action
Toute l'action des poppers tient en une molécule minuscule : l'oxyde nitrique (NO). Le même messager que le corps fabrique naturellement pour réguler la pression sanguine — et le même que ciblent les médicaments contre l'angine de poitrine, dont les poppers sont historiquement issus.
Une fois inhalés, les nitrites d'alkyle libèrent de l'oxyde nitrique (NO), qui diffuse vers les cellules musculaires lisses des parois vasculaires. Le NO y active une enzyme, la guanylate cyclase soluble, qui catalyse la production de GMP cyclique (cGMP). L'élévation du cGMP entraîne la déphosphorylation des chaînes de myosine et une baisse du calcium intracellulaire : le muscle lisse se relâche. Il en résulte une vasodilatation systémique (chute de la pression artérielle, bouffée de chaleur) et un relâchement des sphincters et des muscles lisses du vagin et de l'anus. C'est exactement la voie ciblée par les dérivés nitrés cardiologiques (trinitrine).
Le poppers libère un gaz, le NO, qui ordonne aux muscles entourant tes vaisseaux sanguins de se relâcher. Du coup, les vaisseaux s'élargissent, le sang circule plus vite, la tension chute brutalement : c'est la bouffée de chaleur et le coup de moins bien dans la tête. Ce relâchement touche aussi les muscles du corps, ce qui détend notamment les sphincters.
Au-delà de la vasodilatation
Si l'action vasculaire est claire, les effets centraux (euphorie, désinhibition) et les pistes de neurotoxicité restent débattus et reposent surtout sur des études animales.
On ignore encore si les poppers agissent directement sur le système nerveux central ou si l'euphorie découle simplement de la vasodilatation cérébrale et de la hausse transitoire de pression intracrânienne qu'elle provoque.
Une étude animale (Jeon et al., 2016Jeon, S. Y., et al. (2016). Abuse potential and dopaminergic effect of alkyl nitrites. Neuroscience Letters, 629, 68–72.
DOI:10.1016/j.neulet.2016.06.057)
a mesuré une libération de dopamine dans le striatum, ce qui fonde l'hypothèse — théorique — d'un
potentiel de dépendance.
Chez le rongeur, Cha et al. (2016)Concerne l'isobutyle, l'isoamyle et le butyle, à doses élevées. La portée chez l'humain reste incertaine.Cha, H. J., et al. (2016). Neurotoxicity induced by alkyl nitrites: impairment in learning/memory and motor coordination. Neuroscience Letters, 619, 79–85.
DOI:10.1016/j.neulet.2016.03.017
ont observé des troubles de l'apprentissage et de la coordination, possiblement liés à un effet sur la
voie glutamatergique de l'hippocampe.
En parallèle de la libération de NO, les nitrites oxydent le fer de l'hémoglobine (Fe²⁺ → Fe³⁺), formant de la méthémoglobine incapable de transporter l'oxygène — base du risque de méthémoglobinémie (voir « Risques »).
"On ne sait pas très bien si les poppers agissent directement sur le système nerveux central ou si leurs effets sont dus exclusivement à la vasodilatation. La vasodilatation des vaisseaux sanguins cérébraux augmente la pression intracrânienne, ce qui peut produire l'euphorie décrite par les utilisateurs. Une étude animale menée par Cha et al. (2016) a révélé que les nitrites d'alkyle peuvent altérer la coordination motrice et induire une neurotoxicité, en particulier sur les fonctions d'apprentissage et de mémoire. Les auteurs ont émis l'hypothèse que les déficiences étaient potentiellement liées aux effets des nitrites d'alkyle sur la voie glutamatergique dans l'hippocampe, mais ont reconnu que le mécanisme d'action précis devait faire l'objet d'une étude plus approfondie."
L'addictivité
Un risque a priori faible mais très peu étudié
Des recherchesJeon, S. Y., et al. (2016). Abuse potential and dopaminergic effect of alkyl nitrites. Neuroscience letters, 629, 68-72.
DOI:10.1016/j.neulet.2016.06.057 montrent une action dopaminergique du poppers sur le système nerveux,
ce qui permet de faire l'hypothèse qu'une dépendance peut être développée, du moins
théoriquement si l'on se réfère à la théorie dopaminergique de l'addictionCette théorie est critiquable et critiquée, mais reste une fondation importante de notre compréhension de ce qu'est l'addiction, en tout cas sur son versant neurobiologique.
Nutt, D. J., et al. (2015). The dopamine theory of addiction: 40 years of highs and lows. Nature Reviews Neuroscience, 16(5), 305-312.
DOI:10.1038/nrn3939.
"Le risque d’abus, de tolérance et de dépendance aux poppers reste discuté. Peu de recherches ont été menées pour établir les effets des poppers sur le système nerveux central, où se trouve le centre de récompense du cerveau, qui est considéré comme le mécanisme de la dépendance. Les résultats d’une étude animale suggèrent que les nitrites d’alkyle ont effectivement un effet dopaminergique qui pourrait entraîner une dépendance. Selon le manuel Merck (2020), il n’existe que peu de preuves de risques significatifs pour la santé liés à l’utilisation de poppers, bien qu’il mette en garde contre l’utilisation simultanée de poppers et de médicaments contre les troubles de l’érection. Nutt et al. (2007) ont mis au point une échelle pour évaluer la nocivité des substances susceptibles d’être utilisées à mauvais escient, notamment la nocivité physique, la dépendance et la nocivité sociale, et ont constaté que les nitrites d’alkyle figuraient parmi les substances les moins nocives dans chacun de ces domaines. Vaccher et al. (2020) ont constaté que les poppers n’étaient pas associés à des dommages liés à la drogue dans une étude portant sur des HSH qui en consommaient. Certains pays ont exclu les poppers de la législation interdisant d’autres substances, car il a été établi qu’ils ne répondaient pas aux critères des substances psychoactives ou qu’ils ne disposaient pas de preuves scientifiques suffisantes pour étayer le potentiel de nocivité, d’abus et de dépendance. Schwartz et al. (2021) soulignent que les dommages liés à la consommation de poppers sont minimes par rapport à d’autres drogues d’abus et que la littérature existante relative à la consommation de poppers est largement axée sur leurs dommages biomédicaux potentiels, avec peu de recherche participative communautaire ou de discussion sur le contexte de la consommation et les avantages perçus (par exemple, la réduction de la douleur et de la déchirure pendant les rapports sexuels)."
Évaluez vos consos avec le DUDIT !
Le
Drug Use Disorder Identification Test
Le questionnaire que vous pouvez
utiliser sur cette page est réadapté du questionnaire DUDIT, utilisé par de nombreux
professionnels de santé en addictologie.
Hildebrand, M. (2015).
The psychometric properties of the drug use
disorders identification test (DUDIT): a review of recent research. Journal of
substance abuse treatment, 53, 52-59.
DOI:10.1016/j.jsat.2015.01.008,
ou DUDIT, est un test que vous pouvez faire si vous avez un doute sur votre consommation. Seul.e
vous pourrez voir le résultat.
Le questionnaire s'affiche une question à la fois. Répondez à la question actuelle pour passer à la suivante.
Les risques sur la santé
Une drogue à faible toxicité… mais pas sans risques
Les poppers figurent parmi les substances les moins nocives des classements de dangerosité, et leur usage occasionnel est généralement bien toléré. Cela ne veut pas dire « sans risque » : la plupart des effets indésirables découlent directement de la vasodilatation, et quelques complications plus rares peuvent être graves. La règle d'or : inhaler uniquement les vapeurs, jamais avaler, jamais en contact direct avec la peau ou les yeux.
Effets cardiovasculaires
La vasodilatation provoque une chute brutale de la tension artérielle (hypotension) et une accélération réflexe du cœur (tachycardie). Les conséquences les plus fréquentes sont les vertiges, les maux de tête (céphalées) et, parfois, une perte de connaissance brève (syncope). Le risque augmente si l'on est debout, déshydraté, ou en présence d'autres vasodilatateurs.
Méthémoglobinémie
C'est la complication potentiellement grave la plus spécifique aux nitrites. En oxydant le fer de l'hémoglobine, ils forment de la méthémoglobine, incapable de transporter l'oxygène. Le sang devient « chocolat », la peau et les lèvres bleuissent (cyanose), avec essoufflement, maux de tête et fatigue. Le risque explose en cas d'ingestion orale (jamais boire un flacon) et chez les personnes atteintes d'un déficit en G6PDLe déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase (G6PD) fragilise les globules rouges face au stress oxydatif. C'est l'un des déficits enzymatiques les plus répandus au monde.. Une méthémoglobinémie marquée est une urgence médicale (antidote : bleu de méthylène).
Maculopathie aux poppers
Décrite depuis le passage massif au nitrite d'isopropyle (vers 2006–2007), la maculopathie
aux poppers est une atteinte de la rétine centrale : taches jaunes au niveau de la fovéa, scotome central
(tache aveugle), vision déformée (métamorphopsie) ou floue, apparaissant dans les heures ou jours suivant
l'usage. Le mécanisme évoqué est un stress oxydatif lié au NOL'hypothèse dominante : un excès d'oxyde nitrique sur les cônes fovéaux entraînerait une suractivation puis une souffrance des photorécepteurs.Rewbury, R., et al. (2017). Poppers: legal highs with questionable contents? A case series of poppers maculopathy. British Journal of Ophthalmology, 101(11), 1530–1534.
DOI:10.1136/bjophthalmol-2016-310023 sur les photorécepteurs.
Bonne nouvelle : la gêne régresse souvent à l'arrêt ; mais un usage chronique peut laisser
des lésions durables. En cas de trouble visuel après usage, mieux vaut arrêter et consulter.
Peau, muqueuses et voies respiratoires
Liquide corrosif, le poppers provoque des brûlures chimiques au contact des lèvres, du nez ou de la peau, ainsi que des dermatites et des irritations des voies respiratoires (sinusite, irritation nasale). Évite tout contact direct et n'approche jamais le flacon trop près des narines.
Interaction avec les traitements de l'érection
Les poppers et les médicaments contre les troubles de l'érection (inhibiteurs de la PDE5 : Viagra, Cialis…) sont tous deux des vasodilatateurs. Leur association peut provoquer une hypotension sévère, avec malaise, voire collapsus. C'est l'une des interactions à éviter absolument (voir « Mélanges »). Paradoxalement, à cause de leur action très courte, les poppers peuvent aussi nuire au maintien de l'érection.
"Les effets indésirables de l'utilisation du popper vont de légers à graves, voire mortels. La vasodilatation induit une hypotension (baisse de la tension artérielle) et une tachycardie (accélération du rythme cardiaque), et les effets les plus courants sont les vertiges, les maux de tête et parfois la syncope. L'ataxie (manque de contrôle musculaire), la dermatite de contact et la sinusite sont d'autres effets indésirables courants de l'utilisation des poppers. Bien que les poppers, comme les médicaments contre la dysfonction érectile, soient des vasodilatateurs, en raison de leur courte demi-vie, leur utilisation peut nuire au maintien d'une érection. Les complications les plus graves sont les difficultés respiratoires, les troubles et pertes de la vision, les maladies du foie, l'augmentation du risque de cancers associés aux virus, l'hypotension et la méthémoglobinémie. Bien que rare, l'utilisation de poppers peut être fatale en cas d'inhalation ou d'ingestion orale. Gable (2004) a procédé à une analyse documentaire visant à évaluer la toxicité létale d'une série de substances et a constaté que le nitrite d'isobutyle inhalé était l'une des substances les plus toxiques, avec le gamma-hydroxybutyrate (GHB) et l'héroïne par voie intraveineuse."
Les mélanges
Attention avec les mélanges pour baiser !
L'usage de poppers avec des produits servant à lutter contre le dysfonctionnement érectile (Viagra, Cialis…) est commun mais potentiellement dangereux : les deux sont des vasodilatateurs et leur association peut provoquer une chute de tension sévère, jusqu'au malaise. À éviter.
L'autre mélange à surveiller est l'association avec le GHB/GBL : deux dépresseurs aux effets hypotenseurs et sédatifs qui se cumulent, avec un risque non négligeable de malaise et de perte de connaissance.
Histoire et culture
Du remède contre l'angine à la piste de danse
Le nitrite d'amyle est synthétisé en 1844 par le chimiste Antoine Balard. Dès 1867, le médecin écossais Thomas Lauder Brunton l'utilise pour soulager les crises d'angine de poitrine : en dilatant les vaisseaux, il décharge le cœur. Conditionné dans de petites ampoules de verre que l'on cassait entre les doigts pour en inhaler les vapeurs — d'où le nom anglais « poppers », du bruit de l'ampoule qui « pop ».
Poppers et cultures festives et queer
À partir des années 1970, les poppers deviennent emblématiques des clubs et de la culture disco, et tout particulièrement des communautés gays et des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Leur capacité à détendre les muscles lisses et à intensifier l'expérience sexuelle en fait un produit durablement associé à ces espaces. Aujourd'hui encore, l'essentiel de la recherche s'est concentré sur leurs risques biomédicaux, en délaissant le contexte d'usage et les bénéfices perçus par les personnes concernées.
Bibliographie
Sources et références
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Pepper, N. (2022). Alkyl nitrite inhalants (poppers). In Handbook of Substance Misuse and Addictions: From Biology to Public Health (pp. 2479–2497). Cham: Springer International Publishing.
Un livre gratuit ! -
Jeon, S. Y., et al. (2016). Abuse potential and dopaminergic effect of alkyl nitrites. Neuroscience Letters, 629, 68–72.
DOI:10.1016/j.neulet.2016.06.057 -
Cha, H. J., et al. (2016). Neurotoxicity induced by alkyl nitrites: impairment in learning/memory and motor coordination. Neuroscience Letters, 619, 79–85.
DOI:10.1016/j.neulet.2016.03.017 -
Nutt, D. J., et al. (2015). The dopamine theory of addiction: 40 years of highs and lows. Nature Reviews Neuroscience, 16(5), 305–312.
DOI:10.1038/nrn3939 -
Hildebrand, M. (2015). The psychometric properties of the drug use disorders identification test (DUDIT): a review of recent research. Journal of Substance Abuse Treatment, 53, 52–59.
DOI:10.1016/j.jsat.2015.01.008
Études pour aller plus loin
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Rewbury, R., et al. (2017). Poppers: legal highs with questionable contents? A case series of poppers maculopathy. British Journal of Ophthalmology, 101(11), 1530–1534.
DOI:10.1136/bjophthalmol-2016-310023 -
Davies, A. J., et al. (2012). Adverse ophthalmic reaction in poppers users: case series of "poppers maculopathy". Eye, 26(11), 1479–1486.
DOI:10.1038/eye.2012.191 -
Gable, R. S. (2004). Comparison of acute lethal toxicity of commonly abused psychoactive substances. Addiction, 99(6), 686–696.
DOI:10.1111/j.1360-0443.2004.00744.x