Un commerçant, deux rôles
L'affiche affirme : « Le blanchiment d'argent, ça peut coûter très cher. »
Puis l'encart explique que des commerçants se font menacer et agresser par des organisations liées au trafic de drogues.
Du coup, qui est censé recevoir l'avertissement ? La personne qui blanchit volontairement l'argent d'un réseau ? Ou la personne dont le commerce est menacé par ce réseau ? C'est quand même pas tout à fait la même histoire.
Le problème en une image
Il met volontairement son activité au service d'un circuit qui masque ou transforme le produit d'une infraction. Le slogan fonctionne alors comme un avertissement pénal.
Il est menacé, agressé ou contraint par une organisation criminelle. Il devient alors la victime de la scène racontée par l'affiche.
Dans la première histoire, le commerçant est un acteur du dispositif. Dans la seconde, il en subit la violence. L'affiche juxtapose les deux sans expliquer comment on passe de l'une à l'autre.
Blanchiment et extorsion, ce n'est pas la même chose
Le droit français permet au moins de remettre un peu d'ordre là-dedans.
Le blanchimentCode pénal, art. 324-1.
Le texte vise notamment la justification mensongère de l'origine de biens ou revenus issus d'un crime ou d'un délit, ainsi que le concours à une opération de placement, dissimulation ou conversion du produit direct ou indirect d'une infraction.
Consulter sur Légifrance consiste notamment à faciliter la justification mensongère de l'origine de biens ou revenus provenant d'un crime ou d'un délit, ou à apporter son concours à une opération de placement, de dissimulation ou de conversion de leur produit. Le blanchiment simple est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 375 000 euros d'amende.
L'extorsionCode pénal, art. 312-1.
L'extorsion repose sur l'obtention, par violence, menace de violences ou contrainte, d'une signature, d'un engagement, d'une renonciation, d'un secret, de fonds, de valeurs ou d'un bien.
Consulter sur Légifrance, elle, consiste à obtenir quelque chose d'une personne par violence, menace de violences ou contrainte.
Deux mécanismes différents
BLANCHIMENT → masquer, justifier ou transformer l'origine criminelle de fonds.
EXTORSION → obtenir quelque chose d'une personne par menace, violence ou contrainte.
On peut évidemment rencontrer des situations plus compliquées : quelqu'un peut commencer volontairement, subir ensuite des pressions, être endetté envers un réseau ou perdre progressivement le contrôle de son établissement. Une organisation peut aussi attaquer un commerce déjà impliqué dans ses activités dans le cadre d'un conflit ou d'une dette.
Mais précisément : plus la situation réelle est complexe, moins on peut résumer tout ça par « blanchiment → commerçant menacé → commerce détruit ».
Le Code pénal prévoit d'ailleurs qu'une personne n'est pas pénalement responsable lorsqu'elle agit sous l'empire d'une force ou d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résisterCode pénal, art. 122-2.
Cause générale d'irresponsabilité pénale lorsque les conditions strictes de la contrainte irrésistible sont réunies.
Consulter sur Légifrance. Ça ne permet pas de conclure automatiquement qu'un commerçant menacé serait juridiquement irresponsable : les faits et le degré de contrainte doivent être appréciés au cas par cas. Mais ça suffit à montrer pourquoi « volontaire » et « contraint » ne sont pas deux détails interchangeables.
Le Gouvernement distingue les phénomènes… ailleurs
Le plus étrange, c'est que la page officielle de présentation de la campagne est plus claire que l'affiche. Elle explique que, sur le plan social et économique, le narcotrafic fragilise les commerces et alimente une économie souterraine fondée sur « l'intimidation, l'extorsion et le blanchiment ».
Cette formulation est déjà beaucoup plus défendable. Elle énumère trois phénomènes différents. Le narcotrafic peut produire du blanchiment. Il peut produire de l'extorsion. Il peut produire de l'intimidation. Les trois peuvent interagir selon des degrés divers.
Le problème apparaît lorsqu'on les transforme ensuite en une petite histoire dans laquelle le commerçant semble être simultanément celui qui blanchit l'argent, celui qu'il faudrait dissuader de le faire et celui que les trafiquants agressent.
Bref, le gouvernement mélange tout et ne s'embarasse d'aucune nuance.
Un chiffre d'affaires n'est pas un montant blanchi
Parler de l'économie de la drogue demande de distinguer plusieurs objets. Le chiffre d'affaires estimé d'un marché n'est ni le bénéfice des réseaux, ni l'ensemble de leur produit criminel, ni la somme qui a été blanchie.
Quatre grandeurs à ne pas mélanger
- Chiffre d'affaires : le total estimé des ventes sur un marché.
- Bénéfice : ce qui reste après les coûts, les pertes et la redistribution entre les acteurs.
- Produit criminel : les ressources issues d'une ou plusieurs infractions.
- Montant blanchi : la part dont l'origine est masquée, justifiée ou transformée pour pouvoir circuler autrement.
Cette distinction change la lecture de l'affiche. Elle ne donne aucun montant blanchi, ne décrit aucun circuit financier et ne permet pas de savoir si le commerce montré participe à une opération précise. De la même façon, une saisie ou un montant suspecté documente un dossier ou une action des autorités ; cela ne mesure pas automatiquement le volume total de l'argent blanchi.
Les travaux consacrés à la mesure du blanchiment soulignent justement l'écart entre les estimations spectaculaires et les preuves effectivement disponibles. Mais un chiffre ne saurait expliquer à lui seul le mécanisme du blanchiment dont il est issu. Il faut préciser ce qui est compté.
Les modèles scientifiques peuvent néanmoins aider à comprendre comment on construit une estimation.
Nous disposons de modèles gravitairesFerwerda, J., van Saase, A., Unger, B. & Getzner, M. (2020). Estimating money laundering flows with a gravity model-based simulation. Scientific Reports, 10, 18552.
DOI: 10.1038/s41598-020-75653-xWalker, J. & Unger, B. (2009). Measuring Global Money Laundering: "The Walker Gravity Model". Review of Law & Economics, 5(2), 821-853.
DOI: 10.2202/1555-5879.1418 qui ne lisent pas directement « l'argent blanchi » dans une comptabilité nationale : ils combinent des données observées et des variables décrivant les pays, les échanges et les relations entre juridictions pour simuler des flux plausibles.
Le résultat dépend donc des données disponibles et des hypothèses du modèle. Dans leur article, Ferwerda et ses collègues calibrent leur estimation avec un jeu de transactions suspectes provenant des Pays-Bas, puis simulent des flux internationaux. C'est une manière rigoureuse d'explorer un phénomène difficile à observer, mais ce n'est ni une mesure directe de tous les fonds blanchis ni une estimation spécifique de la France.
On peut aussi montrer pourquoi un pourcentage choisi au hasard produirait des montants très différents. En prenant la fourchette OFDT du chiffre d'affaires des marchés illicitesOFDT. (2025). Taille des marchés des drogues illicites en France, 2010-2023. Décembre 2025.
Pour 2023, le chiffre d'affaires total est estimé entre 3,8 et 9,7 milliards d'euros, avec une valeur centrale de 6,8 milliards. Il s'agit d'une estimation de la valeur des ventes, pas d'une mesure du montant blanchi.
PDF local comme simple base de calcul, et non comme mesure du blanchiment, on obtient les scénarios suivants :
La deuxième figure ne mesure donc pas trois taux de blanchiment. Elle applique simplement 0,1 %, 1 % ou 5 % à la même fourchette de chiffre d'affaires. Sur chaque ligne, le point de gauche correspond à la borne basse OFDT (3,8 Md€) et le point de droite à la borne haute (9,7 Md€) ; la bande entre les deux montre l'intervalle calculé. Par exemple, 1 % donne 38 à 97 M€ : changer le taux hypothétique suffit à faire varier fortement le résultat, sans apporter une preuve sur la part réellement blanchie.
À quoi ressemble vraiment un circuit de blanchiment ?
TracfinTracfin. (2025).
LCB-FT : état de la menace 2024-2025. Tome 3 du rapport d'activité 2024.
Le rapport présente 21 cas typologiques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.
Page du rapport · PDF local
consacre dans son "état de la menace" 2024-2025 un cas entier au blanchiment du produit du trafic de stupéfiants en réseau via le travail dissimulé.
Dans le schéma présenté, deux personnes à la tête d'un trafic veulent profiter de l'argent du trafic sans transporter physiquement les espèces hors de France. Un complice dirige un réseau de sociétés dans le BTP et la restauration. Les espèces issues du trafic sont mises à disposition d'entreprises qui ont besoin de cash pour rémunérer du travail dissimulé ; en échange, elles effectuent des virements présentés sous couvert d'activité économique.
Tracfin décrit ensuite plus de 680 000 euros de virements qui finissent par bénéficier aux responsables du trafic et à leur entourage, avec notamment des dépenses immobilières et un train de vie sans rapport avec les revenus déclarés.
Le mécanisme décrit par Tracfin
Espèces issues du trafic → sociétés ayant besoin de liquidités pour du travail dissimulé → virements sous couvert d'activité économique → sociétés contrôlées par les personnes impliquées dans le trafic → dépenses personnelles et immobilières.
Voilà un exemple concret de blanchiment. Des fonds issus du trafic entrent dans des circuits économiques qui contribuent à en masquer l'origine. Des sociétés servent d'intermédiaires. Des virements apparemment commerciaux prennent la place des espèces.
C'est pas beaucoup plus compliqué que ça, hormis qu'il faut réussir à ne pas se faire attraper !
Les commerçants menacés sont un autre sujet
À l'inverse, si le Gouvernement veut parler des commerces victimes des organisations criminelles, il y a ici un vrai sujet.
Un commerce peut subir des intimidations. Son ou sa propriétaire peut être forcé·e à remettre de l'argent, à accepter certaines pratiques ou à céder sous la menace.
La coercition ne se réduit d'ailleurs pas à l'agression visible : elle peut passer par la récupération de dettes, le contrôle d'un territoire, le recrutement sous pression économique ou l'intimidation d'acteurs légitimes. Mais identifier une contrainte ne suffit pas à établir que la personne ciblée blanchit de l'argent. Elle peut être impliquée, forcée de coopérer, ou simplement exposée à un groupe qui cherche à imposer son contrôle.
Mais dans cette configuration, le problème central n'est plus : « attention, vous pourriez blanchir de l'argent ».
C'est : « une organisation criminelle vous impose quelque chose par la menace ».
La distinction change complètement la responsabilité que raconte l'image.
Dans la première histoire, le commerçant est présenté comme acteur d'un circuit financier criminel. Dans la seconde, il est la cible d'une violence criminelle.
J'ai déjà dis que la communication de cette campagne était catastrophique ?
Tout le monde dans le même sac
Ce n'est finalement pas très éloigné du problème rencontré dans les précédents volets.
Dans le deuxième article de cette série, nous avions déjà montré comment la campagne faisait disparaître une série d'intermédiaires et de mécanismes pour produire une causalité extrêmement simple : consommation → trafic → violence.
Sauf qu'un marché clandestin est précisément un système. L'interdiction juridique ne « crée » pas à elle seule chaque homicide, chaque extorsion ou chaque organisation criminelle. Les inégalités, la disponibilité des armes, les structures des réseaux, la corruption ou encore les stratégies policières interviennent également.
Mais la clandestinité modifie les règles du marché : les contrats, les litiges, les dettes et la concurrence ne peuvent pas être
arbitrés comme dans une activité économique légale.
L'EUDA et EuropolEUDA & Europol. (2024).
EU Drug Markets: Key insights for policy and practice.
Synthèse institutionnelle sur les marchés européens de drogues illicites et leurs conséquences, notamment en matière de violence, intimidation et corruption. décrivent justement la violence, l'intimidation et la corruption comme des enjeux centraux de certains marchés européens de drogues illicites.
Il faut aussi faire attention à bien distinguer les réalités locales et les réalités plus globales et larges.
Les dynamiques de blanchiment et du narcotrafic ne sont pas les mêmes selon qu'on change d'échelle.
Une étude ethnographique récente sur MarseilleJensen, S. & Rodgers, D. (2025). Gangs, Drug Dealing, and Criminal Governance in Marseille, France. European Journal of Sociology, 66.
DOI: 10.1017/S0003975625000086 décrit des formes de gouvernance criminelle variables,
prises dans des relations sociales et des histoires territoriales particulières.
Elle sert ici de rappel méthodologique : identifier le lieu, le mécanisme, les personnes concernées et la méthode d'enquête avant de généraliser.
La campagne pouvait pourtant choisir
Si l'objectif était de parler du blanchiment :
« Les réseaux criminels utilisent l'économie légale pour blanchir les profits du trafic. »
C'est précis. C'est documenté. Tracfin fournit même des exemples concrets.
Si l'objectif était de parler des commerçants victimes :
« Des organisations criminelles menacent et extorquent des commerçants. »
C'est également compréhensible, et juridiquement distinct du blanchiment.
On peut même mettre les deux sur la même affiche :
« Les profits du trafic peuvent être blanchis dans l'économie légale. Des commerces peuvent également subir intimidation et extorsion. »
C'est nettement moins spectaculaire. Mais au moins, chaque mot veut dire quelque chose. Mais moi je dirai surtout :
« La prohibition et la répression organisées par l'Etat provoquent tout ce foutu bordel, et plutôt que de chercher des solutions ils continuent de s'enfoncer dans cette stratégie inefficace et sacrément débile. »
Mais bon je suis biaisé aussi, j'ai lu trop d'études sur le sujet et j'ai le malheur de prendre en compte ce que des gens bien plus renseignés que moi préconisent dans leurs papiers scientifiques.
Qui paie vraiment le prix ?
Finalement, on se demande toujours pourquoi le gouvernement met autant d'efforts dans la répression, quitte à jeter tout le monde en prison peu importe le niveau d'implication, et le niveau de volonté. Et puis ce même gouvernement, et les précédents, ont toujours beaucoup de mal à comprendre qu'une personne ne se lance pas dans une entreprise criminelle pour la beauté du geste.
C'est pas non plus pour défendre les valeurs traditionnelles de la fabrication de cannabis ou de cocaïne, comme on peut le voir dans l'industrie du vin (mais ça c'est légal).
Et on ne peut pas non plus croire sérieusement que les jeunes qui se lancent là-dedans le font parce que ça "fait rêver".
Ce sont les conditions matérielles d'existence qui poussent les gens à prendre ce genre de décisions. Personne n'a particulièrement envie de risquer la prison ou la mort pour quelques centaines d'euros. Parce que oui on en parlera mais les dealers sont loin d'être milionnaires, mais on fera un article à ce sujet, promis !
Qui paie le prix de la prohibition ? Et pourquoi on devrait accepter plus longtemps de continuer à payer ?
Bibliographie
Sources et références
-
Service d'information du Gouvernement. (2026). « On paie tous le prix de la drogue » : lancement d'une campagne inédite contre le narcotrafic. Publié le 19 juin 2026, mis à jour le 13 juillet 2026.
info.gouv.fr -
OFDT. (2025). Taille des marchés des drogues illicites en France, 2010-2023. Décembre 2025.
PDF local -
Tracfin. (2025). LCB-FT : état de la menace 2024-2025. Tome 3 du rapport d'activité 2024, publié le 29 septembre 2025. Cas n°18 : « Blanchiment du produit du trafic de stupéfiants en réseau via le travail dissimulé ».
Page du rapport · PDF local - EUDA & Europol. (2024). EU Drug Markets: Key insights for policy and practice.
- Reuter, P., & Truman, E. M. (2004). Chasing Dirty Money: The Fight Against Money Laundering. Institute for International Economics.
-
Ferwerda, J., van Saase, A., Unger, B., & Getzner, M. (2020). Estimating money laundering flows with a gravity model-based simulation. Scientific Reports, 10, 18552.
DOI: 10.1038/s41598-020-75653-x -
Walker, J., & Unger, B. (2009). Measuring Global Money Laundering: "The Walker Gravity Model". Review of Law & Economics, 5(2), 821-853.
DOI: 10.2202/1555-5879.1418 -
Kopp, P., & Fenoglio, P. (2011). « Les drogues sont-elles bénéfiques pour la France ? » Revue économique, 62(5), 899-918.
DOI: 10.3917/reco.625.0899 -
Jensen, S., & Rodgers, D. (2025). Gangs, Drug Dealing, and Criminal Governance in Marseille, France. European Journal of Sociology, 66.
DOI: 10.1017/S0003975625000086