L'affiche « santé mentale » contredite par sa propre source
L'affiche d'aujourd'hui juxtapose les mots « schizophrénie », « paranoïa » et « troubles bipolaires », affirme que la cocaïne aurait « de grandes conséquences sur la santé mentale », et conclut par un slogan suggérant une atteinte irréversible :
« ne jamais en remonter ». En bas de l'affiche, une source : une expertise de l'Inserm récenteInserm. (2026).
Cocaïne. Expertise collective ciblée, publiée le 22 janvier 2026.
PDF du rapport.
Alors on l'a ouverte. Et cette expertise écrit explicitement page 131, qu'aucun lien précis n'est actuellement démontré entre la cocaïne et la genèse d'une problématique spécifique de santé mentale. Elle décrit en revanche de véritables complications psychiatriques : des symptômes psychotiques chez certaines populations fortement consommatrices, ainsi que des altérations cognitives associées à des usages réguliers et prolongés.
À première vue, l'Inserm affirme exactement l'inverse de l'affiche : mais l'expertise reconnaît des dommages psychiques réels, et cet article n'a aucune intention de les minimiser. Ce que la source contredit, c'est avant tout l'assimilation directe entre consommation de cocaïne et genèse de diagnostics psychiatriques déterminés. Placer « schizophrénie » et « troubles bipolaires » en tête d'affiche, c'est précisément suggérer cette causalité que la source citée se refuse à établir.
La formulation rigoureuse
« Schizophrénie. Paranoïa. Troubles bipolaires. […] Ne jamais en remonter. »
« La cocaïne peut provoquer des symptômes psychiatriques aigus — anxiété, agitation, méfiance, voire symptômes psychotiques — et aggraver une situation psychiatrique préexistante. En revanche, la source citée par la campagne ne démontre pas que la cocaïne cause, à elle seule, la schizophrénie ou un trouble bipolaire. »
La version honnête reste préoccupante. C'est bien pour ça que le choix de la version trompeuse interroge.
Quatre phénomènes que l'affiche écrase en un seul
Pour comprendre pourquoi ce raccourci pose problème, il faut distinguer quatre phénomènes distincts :
Que sait-on des passages vers la case 4 ? Les personnes ayant déjà reçu un diagnostic de psychose induite par une substance présentent effectivement un risque élevé de recevoir ultérieurement un diagnostic de trouble psychotique durable. Mais attention : cette population est extrêmement sélectionnée. Il s'agit de personnes ayant déjà connu une psychose suffisamment importante pour être diagnostiquée — pas de l'ensemble des consommateurs. Dans une cohorte norvégienneRognli, E. B., Heiberg, I. H., Jacobsen, B. K., Høye, A., & Bramness, J. G. (2023).
Transition From Substance-Induced Psychosis to Schizophrenia Spectrum Disorder or Bipolar Disorder.
DOI: 10.1176/appi.ajp.22010076 portant sur ces transitions, elles se produisaient sur plusieurs années et dépendaient notamment de l'âge, de la substance et des admissions répétées aux urgences. Et détail qui compte ici : les cas spécifiquement attribués à la cocaïne y étaient trop peu nombreux pour produire une estimation robuste.
« 10 000 hospitalisations » : une vraie donnée, plusieurs glissements
Deuxième affirmation à vérifier. Le texte principal de la campagne annonce que la consommation de cocaïne a
« entraîné en 2024 plus de 10 000 séjours hospitaliers [...] et 130 décès ».
Première réaction tentante : « les chiffres sont faux ». Sauf que... pas tout à fait.
Les données hospitalières existent réellement, et on peut même dire précisément d'où elles viennent :
la rubrique « D'où proviennent les chiffres de la campagne ? » du site du Gouvernement renvoie explicitement à un rapport de l'OFDTOFDT. (2023).
La cocaïne : un marché en essor. Évolutions et tendances en France (2000-2022).
Paris, OFDT, coll. Théma, 65 p., mars 2023.
PDF du rapport publié en mars 2023.
Alors on l'a ouvert. Et le problème n'est pas qu'on n'y trouve pas de chiffre : c'est qu'on en trouve trois pour la même année, sous trois libellés différents — et qu'aucun des trois n'est celui de la campagne.
| Libellé publié | Valeur | Année | Ce qui est réellement compté |
|---|---|---|---|
| « Séjours hospitaliers en lien avec une intoxication à la cocaïne » | 20 198 | 2021 | Page « chiffres-clés » du rapport (p. 8). Unité annoncée : le séjour. Source : PMSI. |
| Hospitalisations en médecine, chirurgie, obstétrique | 10 237 | 2021 | Même rapport, graphique 15 (p. 42). Le titre du graphique annonce des « patients », sa légende annonce des « séjours ». |
| Séjours en établissement psychiatrique | 4 314 | 2021 | Même graphique. Série disponible seulement à partir de 2012. |
| « Un total d'environ 15 000 séjours » | ≈ 15 000 | 2021 | Même rapport, encadré d'addictovigilance (p. 43) : addition des deux séries précédentes. |
| Ce qu'annonce la campagne | « plus de 10 000 » | 2024 | Aucune de ces valeurs, pour une année que le rapport ne couvre pas. |
Trois valeurs pour la même année, dans le même document, sous trois libellés. Le chiffre de la campagne n'en est aucune.
OFDT, La cocaïne : un marché en essor. Évolutions et tendances en France (2000-2022), mars 2023, p. 8, p. 42 et p. 43 ; page de campagne du Service d'information du Gouvernement.
Première question évidente : comment un même rapport peut-il donner à la fois 20 198 et environ 15 000 pour 2021 ? Ce n'est pas une coquille. Regardez les deux séries en 2010 : la page 8 donne 4 832, le graphique 15 donne 2 461. En 2021 : 20 198 et 10 237. Le rapport entre les deux valeurs est constant — 1,96 puis 1,97. Il s'agit donc de deux extractions parallèles de la même base hospitalière, dont l'une compte à peu près le double de l'autre. L'explication la plus économique serait qu'une série compte des séjours et l'autre des patients (environ deux séjours par patient et par an), ce qui correspond au titre du graphique 15 — mais contredit sa propre légende. Nous ne pouvons pas trancher, et le rapport ne le fait pas non plus.
Maintenant, suivons le chiffre à la trace dans la communication officielle. La MILDECA, dans sa page d'information sur la cocaïne, retient une seule valeur, arrondie : la cocaïne serait « responsable de 10 000 hospitalisations par an ». Sans année, sans périmètre hospitalier, sans critère de codage. Puis le site du Gouvernement cite cette page — il la date même précisément, « article du 9 avril 2024 » — et lui ajoute une année qu'elle ne contenait pas : « près de 10 000 hospitalisations liées à la consommation de cocaïne en 2021 ». Enfin, le corps du texte de la campagne déplace cette même valeur en 2024. Le changement d'année n'est justifié nulle part, et l'année ajoutée à l'étage précédent ne venait de nulle part.
Et il faut ajouter une couche : même le chiffre d'origine ne dit pas ce que la campagne lui fait dire. D'abord l'unité, on vient de le voir, n'est pas stabilisée par la source elle-même : selon qu'on lit le titre ou la légende du graphique, ces 10 237 sont des séjours ou des patients, et l'écart entre les deux lectures est d'un facteur deux. Or un séjour n'est pas une personne : la même personne peut être hospitalisée plusieurs fois dans l'année. Ensuite le mode d'identification : ces hospitalisations sont repérées par trois codes diagnostiques — troubles liés à l'usage, intoxication, ou simple présence de cocaïne dans le sang. L'étude à l'origine de ces donnéesEiden, C., Roy, S., Malafaye, N., Lehmann, M., & Peyrière, H. (2022).
Ten-year trends in hospitalizations related to cocaine abuse in France.
Fundamental & Clinical Pharmacology, 36(6), 1128-1132.
DOI : 10.1111/fcp.12815, publiée par le centre d'addictovigilance de Montpellier, parle d'ailleurs explicitement de séjours hospitaliers « possiblement » dus à des complications liées à la cocaïne. Détail qui compte : cette étude publiée s'arrête en 2019 (2 461 hospitalisations en 2010, 9 843 en 2019) ; les valeurs 2020 et 2021 sont une actualisation réalisée pour le rapport de l'OFDT, et non un résultat publié et relu par les pairs.
La formulation rigoureuse tient en une phrase : ce chiffre est un indicateur sanitaire préoccupant, mais pas un décompte de personnes dont l'hospitalisation aurait été causalement attribuée à la cocaïne après expertise individuelle.
Pour l'année 2024 — celle que la campagne prétend décrire — des données existent pourtant, et elles sont bien plus faciles à interpréter :
Santé publique FranceSanté publique France. (2025).
Évolution des passages aux urgences et des sollicitations de Drogues info service en lien avec la consommation de cocaïne entre 2012 et 2024.
Juillet 2025.
PDF de l'étude a enregistré 5 067 passages aux urgences en lien avec l'usage de cocaïne, dont 1 619 suivis d'une hospitalisation,
soit environ 97 passages par semaine. Après une hausse continue depuis 2012, ces taux se stabilisent en 2024. Ces données ne couvrent que les passages par les urgences,
pas tous les séjours hospitaliers — mais au moins, elles correspondent à l'année annoncée.
Le chiffre introuvable : 6 500 « prises en charge médicales »
Nous avions annoncé cette vérification dans le volet précédent, en acceptant provisoirement le chiffre pour le mettre à l'échelle. Le moment est venu de le regarder de près. La page gouvernementale mentionne « 6 500 prises en charge médicales liées à la consommation de cocaïne en 2025 », en liant explicitement le PDF de Drogues et addictions, chiffres clés 2025 de l'OFDT. Problème : à notre lecture, ce document ne contient pas ce chiffre. Il indique notamment 14 000 personnes prises en charge en CSAPA en 2022, dont 81 % pour de la cocaïne poudre et 19 % pour de la cocaïne basée — mais aucun « 6 500 » en 2025.
Le constat honnête : le chiffre de 6 500 n'est pas vérifiable dans la source directement liée par le Gouvernement. Il peut provenir d'une estimation non publiée, d'un autre indicateur, d'une erreur de référencement ou d'une confusion — la page ne permet pas de le déterminer. C'est d'autant plus problématique que « prises en charge médicales » peut désigner des réalités très différentes : passages aux urgences, hospitalisations, patients reçus en CSAPA, nouvelles admissions ou consultations spécialisées. Un chiffre qu'on ne peut pas retrouver dans sa propre source citée, c'est un chiffre qui ne remplit pas sa fonction : permettre au public de vérifier.
« 10 000 sur combien ? » — un bon réflexe, mais pas un calcul de risque
Face à un chiffre brut, le bon réflexe d'esprit critique est de demander le dénominateur. L'OFDTOFDT. (2025).
Drogues et addictions, chiffres clés 2025.
10e édition, 15 janvier 2025.
PDF estime à environ 1,1 million le nombre de personnes de 11 à 75 ans ayant consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de l'année 2023. Le Gouvernement le sait, d'ailleurs : sa rubrique de sources écrit bien « 1,1 million », même si son texte de campagne arrondit à « 1 million ». Mis en regard, ce dénominateur montre pourquoi un « 10 000 » présenté seul est peu informatif : rapporté à la population concernée, l'ordre de grandeur change complètement de visage.
Mais attention au réflexe inverse, tout aussi trompeur, à ne pas de croire qu'on aurait une estimation du risque individuel en partant de ces seuls chiffres. Ce calcul ne tient pas, pour au moins cinq raisons :
- le numérateur compte des séjours — ou des patients, la source ne tranche pas — mais en tout cas pas des personnes uniques garanties ;
- les années du numérateur et du dénominateur ne correspondent pas toujours ;
- les fréquences, quantités et voies de consommation sont très hétérogènes d'une personne à l'autre ;
- les personnes hospitalisées appartiennent souvent aux groupes consommant le plus intensément ;
- les polyconsommations sont fréquentes et brouillent l'attribution.
Verdict : manque de pédagogie du gouvernement ou manque de compétences ?
Résumons ce qu'on peut conclure. Le Gouvernement et la MILDECA ont produit une chaîne de sourcing défaillante, dans laquelle plusieurs indicateurs distincts sont présentés avec des formulations et des périmètres instables. Concrètement, la page de la campagne attribue à 2024 une donnée relevée en 2021, elle-même issue d'un rapport qui publie pour cette année-là 20 198 d'un côté et environ 15 000 de l'autre, sans jamais écrire 10 000. Elle attribue aussi à 2024 un décompte de décès qui date de 2020 ; transforme des séjours codés « en lien avec » la cocaïne en hospitalisations que la consommation aurait « entraînées », et fournit, pour les 6 500 prises en charge de 2025, un lien qui ne permet pas de retrouver le chiffre.
Ce quatrième volet clôt notre lecture des chiffres sanitaires de la campagne. Le constat d'ensemble est cohérent avec les trois précédents : les risques de la cocaïne sont réels et une information honnête suffirait largement à justifier la prudence et une démarche de réduction des risques lorsqu'on souhaite consommer. C'est précisément parce que la version fidèle aux données reste préoccupante que le choix systématique de la version déformée dit quelque chose : l'objectif n'est pas d'informer, il est de choquer, et tous les moyens sont bons. Mensonges, extrapolations, simplifications extrêmes des données... Et tout ça avec l'argent de nos impôts !
Bibliographie
Sources et références
- MILDECA. L'Essentiel sur… La cocaïne : une diffusion en progression, des risques méconnus. Publié le 18 janvier 2023, mis à jour le 9 avril 2024.
Lire la page - Inserm. (2026). Cocaïne. Expertise collective ciblée, publiée le 22 janvier 2026. Les Ulis, EDP Sciences.
Page de l'expertise · PDF du rapport - OFDT. (2023). La cocaïne : un marché en essor. Évolutions et tendances en France (2000-2022). Paris, OFDT, coll. Théma, 65 p., mars 2023.
PDF du rapport — c'est le document que la rubrique de sources de la campagne met elle-même en lien. - Eiden, C., Roy, S., Malafaye, N., Lehmann, M., & Peyrière, H. (2022). Ten-year trends in hospitalizations related to cocaine abuse in France. Fundamental & Clinical Pharmacology, 36(6), 1128-1132.
DOI: 10.1111/fcp.12815 - OFDT. (2025). Drogues et addictions, chiffres clés 2025. 10e édition, 15 janvier 2025.
Notice OFDT · PDF - Santé publique France. (2025). Évolution des passages aux urgences et des sollicitations de Drogues info service en lien avec la consommation de cocaïne entre 2012 et 2024. Juillet 2025.
Lire l'étude · PDF local - Rognli, E. B., Heiberg, I. H., Jacobsen, B. K., Høye, A., & Bramness, J. G. (2023). Transition From Substance-Induced Psychosis to Schizophrenia Spectrum Disorder or Bipolar Disorder. American Journal of Psychiatry, 180(6), 437-444.
DOI: 10.1176/appi.ajp.22010076